L’indifférence

Posted on 3 avril 2015

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L’indifférence

A priori, l’indifférence, c’est mal.  Gramsci, philosophe et homme politique italien considérait que « ne rien faire, c’est laisser le pouvoir aux autres ». Et puis même, être indifférent à la misère, à la souffrance… bof… Cette distance est souvent reprochée, et l’indifférence n’est a priori pas vertueuse. On l’associe à l’égoïsme, en estimant qu’est indifférent celui qui n’accorde de la valeur qu’à lui-même. On peut pourtant être égoïste sans être indifférent quand il s’agit de ramener tout à soi, ou d’obtenir pour soi. Les vertus usuelles sont néanmoins plutôt du coté du dépassement de soi et du souci d’autrui.

En plus, la nature nous a doté d’un outil anti-indifférence, les neurones-miroirs. Lorsque nous observons quelqu’un faire un geste, les circuits neuronaux qui commandent cet acte s’activent dans notre cerveau même si nous demeurons totalement immobiles. Les neurones miroirs non seulement nous feraient reproduire mentalement ce que font les autres, mais joueraient également un rôle fondamental dans l’empathie en permettant d’éprouver ce que ressentent les gens, et de comprendre leurs intentions, aussi en même temps que ce qu’ils ressentent. On sait aussi que l’implication pour autrui peut être une forme socialement parfaitement bénéfique de mésestime de soi, selon laquelle « Oh moi, vous savez… ». Il n’y a donc aucune gloriole à tirer d’être impliqué pour les autres.

On peut avoir de façon parfaitement légitime des priorités, envie de (sur)vivre un peu plus longtemps, et de ne plus subir les inconvénients trop perceptibles de l’engagement et il peut donc venir à l’idée que l’indifférence pourrait être utile, par exemple en constatant qu’on aurait pû, qu’on aurait dû, ne pas s’impliquer dans la gestion, la prise en charge, le traitement d’un problème. Pas seulement parce que on y a pris des coups et laissé des forces, mais parce qu’il est apparu que la solution aurait pu être meilleure sans intervention. Alors si le dévouement et l’implication ne sont pas nécessairement des qualités utiles, peut-être que l’indifférence n’est pas forcément un défaut…

L’indifférence à la souffance d’autrui (et son corollaire radical qu’est l’absence de soumissions aux lois) caractérise le psychopathe, avec un certain nombre d’autres traits (par exemple la mauvaise appréciation de la « distance » entre deux personnes avec notamment une familiarité inappropriée). Je pense que j’ai croisé ce genre de personnes, le genre d’animal que je ne souhaite à personne de rencontrer… On dit que parfois les traits psychopathes sont utiles pour grimper dans la hiérarchie, et je veux bien le croire. Cette indifférence totale au ressenti des autres, j’ai l’impression maintenant de la sentir comme un sixième sens, et j’ai décidé à ce sujet de me faire confiance, et d’arrêter tout contact avec le type de personnage qui éveille ce genre d’alerte chez moi.

Tous ceux qui ont fréquenté le burn-out et l’engagement disproportionné de près ou de loin ont bien compris que « lâcher prise », rester en dehors, se préserver, étaient des pistes pour y échapper. Il faut bien dire que le frein moral à ce lacher prise n’est pas négligeable. En dehors des professions médicales ou paramédicales, dans le rapport au travail en général, dans tous les cas, lier l’estime de soi à la manière dont les autres vous traitent, et consacrer toute son énergie et son investissement émotionnel au travail mène au sentiment d’exploitation et à une sorte d’autodestruction, en particulier quand on est en contact avec les connards despotiques auxquels je faisais allusion tout à l’heure. Il faut donc travailler sur soi pour que l’estime de soi ne dépende pas de « n’importe qui ».

Tout ceci ne nous dit pas comment faire, mais déjà, si on arrivait à voir l’indifférence autrement, et mieux ?

L’indifférence, contrairement à d’autres mots, supporte l’adjectif : nous venons d’évoquer l’indifférence affective ; il y a aussi l’indifférence passionelle ou rien ni personne d’autre ne compte, l’indifférence « politique » (aux critiques, voir à ses propres promesses, ou idées, ou idéaux), l’indifférence-négligence (passivité, faiblesse, lâcheté) ou incurie, ou insouciance, l’indifférence du vouloir de Descartes, décrite comme « état dans lequel la volonté se trouve, lorsqu’elle n’est point portée par la connaissance de ce qui est vrai ou de ce qui est bon à suivre un parti plutôt que l’autre » et qui doit correspond selon lui au « plus bas degré de liberté » et à une apathie qu’on lui souhaite donc temporaire… Ces états ne sont pas nécessairement ceux dont on rêve… Alors…

L’indifférence intellectuelle peut être comprise comme une neutralité de jugement, et une absence de prise de parti. Elle peut aussi être indifférence-active. Il s’agit de devenir indifférent, de se rendre capable d’indifférence ou de prendre les choses « avec philosophie » comme on dit. Cultiver le détachement émotionnel et l’indifférence peut être salvateur. En bref, apprendre quand et comment s’en foutre n’est généralement pas enseigné dans les livres, mais cela peut vous aider à vous tirer d’une situation pourrie. Comme le disait plus élégamment le poète Walt Whitman, « rejetez ce qui insulte votre âme véritable ».

Ainsi, à mon sens, le sujet porte réellement sur « se porter à l’indifférence » plutôt que sur l’indifférence elle-même en tant que fait.

En matière de soins, il existe un concept dont la découverte m’a ravi, celui de « l’implication détachée » !!! Christina Maslach, psychologue de son état, la définit comme un: « mélange idéal, (…), de la compassion et de la distance émotionnelle, comme une objectivité plus détachée ». Elle en a néanmoins constaté les difficultés et, en général, vous pouvez être soit impliqué et attaché, soit indifférent et détaché, mais il est difficile, voire impossible, de se soucier véritablement des autres sans attachement émotionnel… En bref, inventer un concept aussi plaisant qu’oxymorique ne résoud pas le problème.

NB : Les paragraphes qui suivent sont très inspirés d’un mémoire de maîtrise en science des religions de l’université de Montréal intitulé « L’INDIFFÉRENCE CLAIRVOYANTE CHEZ ALBERT CAMUS ET LE DÉTACHEMENT AFFECTUEUX
DANS LA TRADITION DE L’ADVAITA-VEDANTA ».

Les visions philosophiques de l’indifférence sont multiples, mais elle ne fait pas toujours appel à l’absence de décision. Selon un schéma proposé par Albert Camus (si je l’ai bien compris), l’homme prend conscience de sa condition, se révolte contre elle et finalement adopte une attitude lui permettant de trouver la juste mesure, afin d’atteindre le point d’équilibre. Cette mesure impose en fait la nécessité de se maintenir dans la contradiction pour demeurer pleinement conscient. Considérée par Camus comme une forme de sagesse, qu’il qualifie parfois d’indifférence bienveillante, elle participe à l’élaboration d’une « éthique des contraires ». Ce sentiment permettrait de s’affranchir de ses prétentions et d’accéder à un état idéal de détachement. Inspiré par cette indifférence clairvoyante, on va non pas vers un silence prostré, mais vers une forme de plénitude créative ou on apprend à se méfier des apparences et des certitudes pour s’ouvrir à une certaine forme de sérénité reconsidérant et rejetant les interdits dictés par la morale, la logique, l’esthétique, la science, les arts, ou les orthodoxies. L’indifférence reposerait donc sur un équilibre entre volonté et passion, et entre connaissance et ignorance qui confère à l’homme la maîtrise de lui-même et lui donnerait la lucidité nécessaire pour se situer au-delà de la sympathie ou de l’antipathie. L’indifférence clairvoyante serait une position idéale, à la fois dépourvue de colère mais aussi de compassion, engageant celui qui l’adopte à être pleinement à l’écoute tout en favorisant un questionnement susceptible d’élargir sa perception. L’indifférence, dans cette proposition d’équilibre des opposés, devient synonyme d’égale valeur, de détachement, de lucidité et de clairvoyance. Le « oui ou non » est remplacé par le oui ET non, ce « ET » favorisant le « moyen terme» entre deux postulats qui donne une disponibilité que le « ou » ne confère pas.

Dans la philosophie hindoue, c’est le détachement qui garantit la rectitude des gestes que l’on pose et c’est par la pratique du discernement qu’il est possible de mettre un terme aux états sensoriels et mentaux pour revenir à l’état naturel de brahman. À cet égard, la notion de détachement affectueux n’implique pas qu’il faille renoncer à une vie active, mais fait en sorte de favoriser une attitude générale de «grande bonne volonté sans espoir de récompense, de don constant sans rien demander en échange». Mais on voit bien ici une limite de ce système puisqu’on en est revenu à ne plus rien demander en échange… faisant ré-apparaître le risque évoqué au début… Camus précise aussi que dans cet état d’indifférence bienveillante, « l’homme y retrouvera enfin le vin de l’absurde et le pain de l’indifférence dont il nourrit sa grandeur» et fera de « l’enfer du présent un royaume » où «la création, l’action, la noblesse humaine, reprendront alors leur place dans ce monde insensé ».

On voit aussi que l’objet du choix ne compte plus dans ces systèmes philosophiques, seul comptant le perfectionnement intérieur ou l’achèvement de l’œuvre… Est-ce ainsi qu’il faut envisager de vivre , ou devons-nous choisir ce à quoi nous voulons réagir et ce pour quoi nous choisissons le détachement affectueux, l’indifférence bienveillante, ou l’implication détachée… ? Saurons-nous choisir à bon escient le « cause toujours » quand nous pensons « ferme ta gueule ! » ? Sommes-nous libres de choisir? Saurons nous faire la différence pour être « justement indifférents » ?

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